João Prates sur l’humain, le contexte et la face cachée du coaching (partie 2)

João Prates sur l’humain, le contexte et la face cachée du coaching (partie 2)

par Mantas Aliukonis

À 52 ans, l’entraîneur portugais João Pratesas n’est pas un inconnu du football lituanien. À partir de mi-2022, il a passé 18 mois à Telšiai Džiugas. Le football, admet-il, est inépuisable. « Je peux parler de football pendant des heures. C’est un sujet qui ne s’épuise jamais. »

Sa carrière s’est construite entre l’Europe et le Moyen-Orient, au contact de cultures footballistiques et de réalités organisationnelles très différentes. Leadership, durabilité et vision à long terme structurent désormais sa manière d’évaluer les projets. Il est actuellement basé à Lisbonne.

Voici la deuxième partie d’un long entretien.

-Qu’est-ce qui vous a motivé à construire l’essentiel de votre carrière en dehors du Portugal ?

« C’était une combinaison d’ambition, de curiosité et d’accomplissement personnel. Le Portugal a une forte culture d’entraîneurs, mais c’est aussi un marché très compétitif et fermé, notamment sur le plan financier. Pour beaucoup de coaches, travailler à l’étranger offre non seulement une progression professionnelle, mais aussi de meilleures conditions pour travailler de manière stable et digne. Je ne pense pas qu’on doive avoir peur de dire que les conditions financières comptent. Elles font partie du football professionnel. Travailler à l’étranger m’a permis de découvrir différentes cultures de football, de gérer des vestiaires avec des joueurs de nationalités et de cultures différentes, et de diriger des équipes dans des situations complexes. Cette expérience a accéléré mon développement, à la fois comme entraîneur et comme leader. Construire une carrière internationale n’était pas une fuite du Portugal. C’était une décision consciente pour grandir, me challenger et travailler dans des environnements où responsabilité, confiance et conditions correspondaient au niveau d’engagement demandé. »

Quel a été le moment le plus difficile de votre carrière d’entraîneur ?

« L’un des moments les plus durs de ma carrière – et celui qui me définit en tant qu’entraîneur – c’était mon premier poste professionnel, à União de Montemor. Je suis arrivé à la huitième journée. L’équipe était dernière, avec zéro point et huit défaites de suite. Tous ceux qui m’entouraient m’ont dit de refuser. Ils pensaient que c’était le mauvais projet et que ça pouvait nuire à ma carrière. Mais même à ce moment-là, j’ai compris quelque chose d’essentiel. Si un entraîneur attend le projet parfait, il peut attendre des années. La réalité du football, c’est qu’un coach arrive généralement après que quelqu’un d’autre a déjà fait des erreurs. Avec le recul, c’était la bonne décision. Malgré le manque de confiance venant de l’extérieur, nous, on y croyait en interne, on a fait confiance au processus, et on s’est maintenus. »

Comment dirigez-vous un vestiaire quand les résultats ne viennent pas et que la pression est forte ?

« Travailler avec des équipes qui perdent plus qu’elles ne gagnent demande un mental solide. Il faut de la clarté, de la maîtrise émotionnelle, un engagement total et une foi dans le processus. Dans ces situations, les résultats, à eux seuls, ne peuvent pas être la référence au quotidien. C’est l’objectif final qui compte. Chaque championnat a des équipes avec des objectifs très différents. Certaines jouent le titre ou une qualification européenne. D’autres développent des joueurs, visent la montée ou cherchent simplement à survivre. Quand l’objectif est la survie, tout le monde doit comprendre clairement cette réalité. Mon rôle, c’est de protéger les joueurs du bruit extérieur, réduire la peur, garder le vestiaire uni et concentré, et construire une mission collective basée sur la confiance. Sous pression, le leadership, ce n’est pas des discours ni des promesses. C’est de la constance, de l’honnêteté et du travail quotidien – aider les joueurs à croire que les situations difficiles peuvent être surmontées quand le groupe reste soudé. »

À quoi ressemblent vos nuits après les matches ?

« Avant les matches, je dors généralement bien. La préparation est déjà faite. Après les matches, c’est différent. La réflexion commence – les décisions, les moments, ce qui doit être amélioré. Ça fait partie du métier et de la responsabilité. »

Travailler dans la région baltique a-t-il surtout été un défi culturel, compétitif ou structurel ?

« C’était un mélange des trois. Quand tu arrives dans un nouveau pays, il est essentiel de comprendre la réalité sportive, le contexte social et l’environnement compétitif. Chaque pays a ses spécificités. Une chose ne change jamais : travailler avec des personnes. Quelle que soit la culture, la ligue ou la structure, le leadership, la communication et la confiance restent centraux. La Lituanie a ses différences, mais aussi des aspects très positifs. Le football ici a un vrai potentiel de croissance. Avec la bonne structure, de la patience et de la continuité, il y a de la place pour se développer, au niveau des clubs comme de l’équipe nationale. Pour moi, les difficultés n’ont jamais été un obstacle. Elles ont été une opportunité d’apprendre, de m’adapter et d’apporter quelque chose à un environnement encore en évolution. »

-Vous avez traversé une situation personnelle grave en travaillant en Norvège. Qu’est-ce que cette période vous a appris ?

« Ça a été un moment très difficile de ma vie personnelle. On m’a diagnostiqué une tumeur. C’était une période d’incertitude et de vulnérabilité. À ce moment-là, le c lub m’a apporté un soutien total. Au lieu de choisir l’option la plus simple – mettre fin au contrat — ils ont choisi d’agir avec humanité et responsabilité. Ça m’a profondément marqué. Ça m’a rappelé que le football est fait de personnes, pas de résultats, de contrats ou de classements. Ça a renforcé ma conviction que les valeurs comptent, surtout dans les moments difficiles. Je serai toujours reconnaissant de la manière dont le club s’est comporté. C’est une leçon que je garde avec moi, comme professionnel et comme personne. »

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans la culture du football des États baltes ?

« Avant d’arriver, je ne connaissais pas grand-chose du football lituanien, à part Edgaras Jankauskas, qui a joué au Portugal. Je suis venu sans attentes. Les attentes mènent souvent à la déception. Même si la Lituanie est traditionnellement un pays de basket, le football progresse. Les clubs essaient sincèrement d’améliorer les choses, de se professionnaliser et d’élever les standards. Il y a encore des aspects à améliorer si le football lituanien veut grandir à l’international, notamment atteindre les phases de groupes européennes. Un signe positif : l’investissement croissant dans les académies. À mon avis, c’est ce qui fera la plus grosse différence. J’ai vécu un processus similaire en Norvège, où même des clubs de divisions inférieures investissaient dans les académies et des coaches étrangers. Aujourd’hui, on voit clairement les résultats de cette vision à long terme. Tout ne tourne pas autour de l’argent. L’organisation, la structure et la patience sont souvent plus importantes. Le championnat lituanien donne aussi de la visibilité aux jeunes joueurs pour atteindre des niveaux plus élevés. C’est un avantage compétitif important. »

La Lituanie pourrait-elle adopter des éléments du modèle portugais de formation des jeunes ?

« On ne peut pas simplement transférer un modèle d’un pays à l’autre. Les contextes sont différents. Le Portugal possède l’un des systèmes de coaching et de formation des jeunes les plus solides au monde. Nous avons des centaines d’entraîneurs portugais qui travaillent à l’international, et nos équipes de jeunes remportent régulièrement des championnats d’Europe et du monde. Les clubs portugais forment et exportent aussi des centaines de joueurs chaque année, en créant de la valeur sportive et financière. La Lituanie peut s’en inspirer – pas en copiant, mais en adaptant des principes clés. La méthodologie, le leadership, la formation des entraîneurs et la planification à long terme sont des domaines où le transfert de connaissances peut être précieux. Au Portugal, les enfants grandissent avec le ballon comme partie intégrante de la vie quotidienne. La passion du jeu joue un rôle crucial. Créer une identité et une culture football, ça prend du temps. C’est un processus au long cours, pas un raccourci. Avec de la patience, de la continuité et les bonnes décisions structurelles, la Lituanie peut renforcer son système de formation à sa manière. »

Quel regard portez-vous sur votre passage en Arabie saoudite et en Irak ?

« Je ne les vois pas comme des marchés exotiques. Je les vois comme des marchés émergents, avec une forte puissance financière et une volonté claire d’attirer les meilleurs spécialistes. En Arabie saoudite, plus d’une centaine d’entraîneurs portugais travaillent dans le football professionnel et la formation. Ça montre à quel point le marché s’est intégré. L’Irak ouvre ses portes au football européen. C’est une phase précoce, mais il y a un intérêt évident pour le professionnalisme et l’amélioration. Les différences culturelles et structurelles sont importantes. S’adapter demande de la flexibilité, de la patience et un leadership fort. Une chose ne change jamais : on travaille avec des personnes. Quand le processus est clair, que la communication est honnête et qu’il y a du respect mutuel, le football devient universel. »

Avez-vous ressenti le boom du foot saoudien et la préparation de la Coupe du monde 2034 ?

« Oui. Le boom est bien réel. Il y a des investissements majeurs, une planification stratégique et une volonté claire d’accélérer le développement. Une partie de cette croissance est portée par la puissance financière, ce qui peut donner une impression d’artificialité. Mais l’argent seul ne fait pas vivre le football sur le long terme. J’ai vu des investissements croissants dans les infrastructures, les académies, la formation des entraîneurs et les structures organisationnelles. La question clé, c’est la durabilité. Si l’investissement est combiné à l’éducation, à la patience et au développement local, le football en Arabie saoudite – et au Moyen-Orient – peut grandir de manière solide et durable. »

Quel souvenir gardez-vous des réalités culturelles et religieuses du travail en Arabie saoudite ?

« C’était un contexte complètement différent, qui demandait un haut niveau d’adaptation. Les aspects culturels et religieux font partie du quotidien et doivent être respectés. Il y a cinq prières par jour. Certaines coïncident avec les horaires d’entraînement. Les séances avaient souvent lieu à 5h30 du matin ou après 20h00, à cause de la chaleur. En tant qu’entraîneur, tu adaptes ta méthodologie, ta planification et ta communication à l’environnement. Je garde un souvenir très positif de cette période. Sportivement, nous avons atteint nos objectifs. Personnellement, ça m’a aidé à comprendre qu’il n’existe jamais une seule manière de voir ou de vivre le football. Le football est universel, mais le leadership doit toujours être sensible aux personnes, à la culture et à la réalité. »


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