Par Titas Teiten
Le 5 avril, le football lituanien va tourner une page discrète mais significative. Deux des clubs les plus captivants du pays vont se retrouver pour la première fois cette saison dans une affiche qui, sans être tout à fait un derby, dépasse largement le cadre du terrain.
Pris isolément, cela peut sembler un petit moment. Mais il peut marquer un tournant pour le football lituanien, et peut-être même pour le sport lituanien dans son ensemble.
Ils ne partagent pas la même ville, mais tous les regards seront braqués sur l’affrontement entre les deux Žalgiris : Vilnius et Kaunas. L’intérêt est facile à comprendre. FK Žalgiris Kaunas arrive en champion en titre et reste, pour beaucoup, l’équipe la plus forte du pays. En face, FK Žalgiris Vilnius a traversé une période plus agitée, mais l’ampleur de sa transformation récente en fait l’un des projets les plus fascinants du sport lituanien actuel. Ce qui se passe à Vilnius est quelque chose que le pays a rarement, voire jamais, connu.
Le bilan des confrontations directes de la saison passée souligne la domination de Kaunas : cinq matches, trois victoires pour Kaunas, une pour Vilnius et un nul. Leur supériorité a été nette, surtout quand on sait que l’unique succès de Vilnius est arrivé après que Kaunas avait déjà assuré le titre, célébré malgré cette défaite.
Mais les résultats passés semblent presque secondaires à l’approche de cette rencontre.
FK Žalgiris Vilnius : un club renaissant
FK Žalgiris Vilnius n’est plus le même club. Son histoire récente ressemble à un tourbillon. De la pression des supporters, qui a conduit aux départs de l’entraîneur historique Vladimir Cheburin et de la présidente de longue date Vilma Venslovaitienė, à une remontée spectaculaire en fin de saison, avec huit victoires sur les dix derniers matches et une qualification européenne arrachée contre toute attente, le club a connu une véritable renaissance. Cette transformation s’est encore accélérée avec la prise de contrôle menée par l’homme d’affaires lituanien Tadas Burgaila et l’éminent activiste Andrius Tapinas, devenu depuis président.
Aujourd’hui, Burgaila détient la participation majoritaire, tandis que Tapinas et le directeur Mindaugas Kasperūnas sont devenus les visages publics d’un Žalgiris Vilnius relancé et ambitieux. Leur influence est déjà visible.
Nouveaux visages, nouvelle structure
Les changements sont à la fois structurels et culturels. Un directeur sportif, Giedrius Klevinskas, a été nommé pour apporter de la clarté et une direction au recrutement ainsi qu’à la planification sur le long terme. Edgaras Lukoševičius a rejoint le club comme préparateur physique, renforçant la préparation athlétique, tandis que l’arrivée récente d’un psychologue traduit une approche moderne et globale du bien-être des joueurs, encore rare dans le football lituanien.
Mais l’élément le plus frappant reste peut-être le lien renoué avec les supporters. Les affluences ont bondi. Žalgiris Vilnius tourne désormais à 2 820 spectateurs par match, de loin le meilleur chiffre du pays, devant Kaunas et ses 1 410. Le 10 mars, la Sportima Arena a affiché complet pour une victoire 1:0 contre FK Sūduva. Les ventes d’abonnements ont elles aussi battu des records, avec plus de 3 000 cartes écoulées, un chiffre remarquable à l’échelle lituanienne.
Ce regain est en partie porté par la visibilité et les réseaux de Tapinas et de ses collaborateurs, dont l’influence dépasse largement le football. Mais quelle qu’en soit l’origine, le résultat est clairement positif. L’énergie est revenue. L’engagement grandit. Le football lituanien, longtemps en quête d’élan, est peut-être enfin en train de le trouver.
Les ambitions vont au-delà du terrain. Des améliorations du stade de Vilnius sont déjà en cours : panneaux publicitaires LED, écrans modernisés, espaces VIP renforcés et système sonore amélioré ont tous été promis. Si ces plans se concrétisent, et si les objectifs d’affluence de 2 500 spectateurs pour les matches domestiques et de guichets fermés pour les soirées européennes sont atteints, le club pourrait véritablement entrer dans une nouvelle ère, susceptible de redéfinir les standards de tout le championnat.
La meilleure nouvelle, toutefois, est que ce stade ne devrait être qu’une solution temporaire. Le stade national tant attendu, projet enlisé depuis l’époque soviétique et souvent vu comme le symbole d’une ambition inaboutie, pourrait enfin devenir réalité d’ici 2027, du moins selon les dernières promesses.
Cette fois, il y a de vraies raisons d’être optimiste. Des progrès concrets sont réalisés, et le chantier avance à un rythme visible, ce qu’on disait rarement de ce projet par le passé. S’il est mené à terme, FK Žalgiris Vilnius pourrait disposer d’une nouvelle maison, selon l’usage qui en sera fait et selon qu’il accueillera les matches de championnat, les rencontres européennes, ou les deux.
Avec une capacité annoncée pouvant aller jusqu’à 18 000 places, ce serait un immense pas en avant, avec une infrastructure footballistique d’une ampleur que la Lituanie n’a encore jamais connue.
Et la transformation globale ne se limite pas à l’équipe masculine. La section féminine évolue elle aussi, avec l’arrivée d’internationales lituaniennes et de joueuses étrangères de qualité qui tirent le niveau vers le haut. Les affluences ne sont pas encore celles du football masculin, mais la trajectoire est encourageante et reflète une volonté plus large de croissance à l’échelle du club.
FK Kauno Žalgiris : la force de la stabilité
Du côté de Kaunas, pas de grande « révolution » comme à Vilnius. Ici, c’est la stabilité qui a défini la trajectoire du club. Sous la présidence de Mantas Kalnietis, l’équipe affiche de la solidité, et un mot résume parfaitement son identité depuis la fin de saison dernière : la continuité.
Après un exercice 2025 exceptionnel, marqué par le premier titre de champion de Lituanie de FK Kauno Žalgiris et une qualification jusqu’au troisième tour des éliminatoires de la Conference League, l’enthousiasme est réel dans la deuxième ville du pays. Dans une ville où le basket a toujours régné, certains signes laissent penser que le football peut commencer à se faire une place plus importante. À tout le moins, les supporters de Kaunas ont de quoi être fiers.
Des chiffres records et une tension qui monte
Le 21 mars, Kalnietis a annoncé un budget record d’environ 4,5 millions d’euros pour la saison. C’est le plus élevé de l’histoire du club. L’annonce est tombée juste avant la réception de FK Sūduva, qui a attiré 3 841 spectateurs, soit la meilleure affluence enregistrée jusqu’ici en Toplyga cette saison.
Kalnietis a aussi reconnu la tension croissante avec Vilnius. En parlant de la nouvelle direction de Žalgiris Vilnius, il les a qualifiés de « nice guys », tout en admettant qu’il ne pourrait jamais être ami avec eux. À ses yeux, il existe une rivalité naturelle entre Vilnius et Kaunas, profondément ancrée dans le sport lituanien.
Continuité sur le terrain
Ce sentiment de continuité à Kaunas repose sur deux facteurs clés. D’abord, l’effectif. Il y a bien eu quelques ajouts, mais l’ossature de l’équipe est restée inchangée, ce qui est rare dans le football lituanien. Des joueurs majeurs comme Amine Benchaib, Fabien Ourega, Fedor Černych, Damjan Pavlovic, Gratas Sirgėdas, Nosa Edokpolor, Anton Tolordava, Aldayr Hernandez et Tomas Švedkauskas sont tous restés. Plus de la moitié du onze de départ de la saison dernière est intacte. En parallèle, les recrues comme Joris Moutachy, Yukiyoshi Karashima, Leo Ribeiro, Davis Ikaunieks et Motiejus Burba se sont bien intégrées.
Le deuxième facteur, ce sont les résultats. Le nul 1:1 contre Sūduva est le seul match qu’ils n’ont pas gagné en six rencontres cette saison. Pour le reste, Kaunas a dominé, avec notamment des succès impressionnants comme ce 5:0 contre FA Šiauliai et ce 4:0 face à FK Panevėžys. Résultat : le club trône tranquillement en tête avec cinq points d’avance sur son premier poursuivant.
À l’inverse, Žalgiris Vilnius a connu un début de saison bien plus compliqué. Avec seulement 10 points en six matches, deux défaites à domicile et des prestations manquant de créativité, de stabilité défensive et de tranchant offensif, la forme reste irrégulière. Comme l’ont souligné certains médias lituaniens, l’équipe présente de la qualité individuellement, mais peine à fonctionner comme un bloc cohérent. Andrius Tapinas lui-même a reconnu que le recrutement n’avait pas totalement été réussi, en particulier en défense, où plusieurs signatures manquées entretiennent les doutes autour des options actuelles dans l’axe.
Patience ou pression ?
Dans un récent podcast « Trise valtyje » avec Tadas Burgaila, Andrius Tapinas et Mindaugas Kasperūnas, ce dernier a reconnu que ce départ au ralenti était justement ce qu’il craignait. Mais seulement six matches ont été disputés, et la saison reste ouverte. Comme Yuri Kendysh l’a récemment déclaré dans une interview au club, ceux qui n’y croient pas n’ont qu’à ne pas venir au stade. Il y a une part de vérité là-dedans. Žalgiris Vilnius entre dans une nouvelle ère, et même si jouer le titre paraît réaliste, ne pas le remporter ne constituerait pas forcément un échec.
Tout cela annonce un match passionnant. Sur le papier, Kaunas part favori. Mais Vilnius jouera à domicile, peut-être devant une affluence rarement vue pour un match du début avril. Une chose est sûre : le résultat en dira long sur les ambitions des deux équipes cette saison.
Une victoire de Vilnius enverrait un message fort : le club est prêt à rivaliser et la domination de Kaunas n’a rien d’inéluctable. Une victoire de Kaunas, en revanche, vaudrait bien plus que trois points. Ce serait une déclaration, une confirmation de son statut de champion et un signal que Vilnius doit peut-être viser d’abord une place dans le top 2 plutôt que le titre immédiatement.